REMONTER AU TOHU-BOHU

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Remonter au Tohu-bohu

 

 

Il y a l'Être. Les formes assumées par l'Être c'est encore l'Être, mais notre regard blasé et distrait les tient pour autre, pour là-bas, pour hier ou demain. Quand ce qui est perçu semble être autre chose, là-bas, plus tard, non-moi, c'est que le regard a trébuché dans la structure apparente de l'Être au point de la tenir pour une réalité séparée, comme si les vagues étaient autre chose que l'eau elle-même.

L'être humain est fondamentalement très curieux; il n'y a qu'à observer les enfants pour s'en convaincre. Mais l'adulte s'ennuie terriblement depuis que sa mémoire lui suggère qu'il connaît tout ce qu'il perçoit et qu'il la croit. Or, nous ne connaissons pas du tout ce que nous croyons connaître; il est tant de revivifier notre curiosité!

Méditer n'implique pas une brisure avec notre vie antérieure; il s'agit simplement de mener jusqu'au bout ce que nous avons entrepris avec tant d'enthousiasme dès le début: connaître ce qui est.

La méditation est le discernement du réel, la maturité du regard qui ne se contente plus du paraître mais pénètre plutôt le cœur de la réalité. C'est examiner ce qui est vrai. Vrai signifie permanent, qui n'est pas en devenir. Apprendre à regarder, tout est là. Cela peut sembler simple à dire, mais ce n'est vraiment pas banal. On laisse le regard se poser; on ne le dirige pas.

Méditer, ce n'est pas prier, ce n'est pas visualiser, ce n'est pas penser; ce n'est pas le contraire de tout cela non plus. La nature radicale de la méditation tient à ce qu'il ne s'agit pas d'une activité. D'ailleurs, il n'y a personne qui médite; sinon c'est encore de l'activité mentale. C'est là la simplicité et la difficulté de cette non-activité.

Dans la pause recueillie, on commence à laisser le regard se délester de ses entraves. On ne souffle pas les réponses, on ne lui suggère pas ce qu'il devrait voir. Il n'y a pas de but. En méditation, on n'est tenu à rien, même pas de méditer. L'attention sereine et sans but permet de percer les voiles du paraître. Pour cela, elle doit d'abord se poser et cesser de sauter fébrilement d'un objet à l'autre.

Lorsque notre attention se pose sur un objet matériel ou mental, la perception de la vérité de l'objet est habituellement voilée par sa forme, par son nom et par tous les concepts, toutes les formes et tous les phénomènes qui y sont associés. Peu à peu, devant l'insistance du regard méditatif, l'attention purgée demeure engagée avec la réalité même de l'objet.

Quand la méditation s'écoule en un flot ininterrompu, celui-ci semble avoir perdu sa forme propre et reposer dans son état intrinsèque. La vérité de l'objet resplendit alors en toute clarté. C'est comme l'eau de l'iceberg qui réalise soudain qu'elle est eau et que «iceberg» n'est qu'un concept pour décrire sa forme temporairement assumée.

Toute distance entre le sujet et l'objet s'abolit et se résorbe dans la vérité. Un sentiment de joie profonde mais sans cause peut alors submerger la conscience, car l'absence de division est sérénité. Encore plus profond, un sentiment de pure qualité d'existence peut s'imposer comme la forme la plus intime du réel. Toutefois, ces sentiments demeurent encore des états qui accompagnent le discernement du réel. Ces états n'ont rien de mondain ou banal, mais ils sont encore «quelque chose», avec un commencement, un milieu et une fin.

Au-delà de tout cela, la connaissance est alinga. Ce mot sanskrit signifie sans forme particulière, sans signe distinctif, vide de tout ce qui peut être distingué. Alinga, c'est l'Espace lui-même, qu'on ne peut appréhender, car il est l'unique Réalité.

«Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Or la terre était vague et vide, les ténèbres couvraient l'abîme, l'esprit de Dieu planait sur les eaux.» La Genèse nous relate ainsi le tohu-bohu originel. Tohu et bohu ont été traduits de l'hébreux par «vague et vide» mais signifient en fait la même chose que alinga. Profondément, le tohu-bohu originel n'est pas un événement historique de l'espace-temps; c'est ce qui imprègne l'espace-temps lui-même, ses formes et ses phénomènes.

C'est pour cela que rechercher «l'origine» de l'univers dans un commencement historique porte à sourire autant qu'attendre un «salut» dans un quelconque dénouement eschatologique. Il n'y a qu'à examiner ce qui est réel ici et maintenant. Jésus disait: «Connais Celui qui est devant ton visage et ce qui t'est caché te sera dévoilé .»

 

Le regard radicalement humble et persistant du méditant s'ouvre sur l'Espace sans forme, qui est la seule réalité de toute perception. Séjourner dans le dépouillement absolu du Réel produit une impression mentale qui, si elle prend suffisamment d'ampleur, désamorce l'illusion tenace perpétuée par toutes les autres impressions mentales laissées par les perceptions toujours inachevées du passé.

Notre regard inassouvi s'était auparavant toujours contenté d'un compromis; il s'était satisfait d'une représentation quelconque, d'une structure de la connaissance. L'illusion créée était la croyance en la réalité de ceci ou de cela, en tant qu'objets pouvant être discernés ou saisis par le «sujet». Quelle est donc l'unique réalité de tous les personnages et de tous les événements du rêve, sinon la conscience du Grand Rêveur, du Grand Vivant?

Une transformation profonde s'opère alors, car il ne s'agit plus du remplacement d'un ensemble de conditionnements par d'autres conditionnements, ou de la rencontre épuisante et stérile entre deux conditionnements, tel que mis de l'avant par les religions moralisantes; c'est en réalité la cessation des conditionnements.

Nous en venons à ne plus percevoir, penser, agir et réagir selon les anciens réflexes tributaires d'une vision courte, mesquine et irréaliste de ce que nous sommes. La perception, la pensée et l'action deviennent aussi profondes, larges et généreuses que la Vie elle-même.

Lorsque même l'impression mentale laissée par la méditation profonde ne fait plus l'objet d'une prétention quelconque, lorsque le silence et l'activité mentale sont reçus comme l'Unique et que la forme et le sans-forme sont reconnus comme le Même, alors toute semence d'illusion a été éradiquée.

Les mots éveil ou libération sont parfois suggérés pour décrire cela. Mais personne ne s'est éveillé, personne ne s'est libéré. Pourquoi? Parce qu'il n'y a jamais eu personne endormi ou asservi; en fait, il n'y a jamais eu personne. Il n'est même plus question ici d'existence ou de non-existence, de perception ou de non-perception, de forme ou de sans-forme. Toutes ces catégories appartiennent encore au monde de la mesure et rien, absolument rien, ne saurait toiser Cela dont on ne peut que dire qu'Il n'est rien d'autre que Lui-même.

 Jean Bouchart d'Orval 

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