LA SALLE DE BAL DU TITANIC

La salle de bal du Titanic


Mais alors que s'installe ce regard désencombré, une apparence de paradoxe se profile. Après avoir été touchés par le pressentiment du Fond, sans que ce pressentiment ne se soit actualisé totalement dans la vie de tous les jours, nous nous sentons appelés par une voie, ou par la voie. Tout ce qu'un être humain accomplit consciemment en se référant au silence profond de sa nature véritable, sachant que cela ne peut qu'en permettre l'épanouissement total dans sa vie, nous pouvons le nommer «la pratique».

 

Le regard méditatif ne peut parvenir à maturité si l'on demeure engagé dans des activités qui dissipent constamment son temps, son énergie et son attention. C'est la raison pour laquelle les chercheurs se sont traditionnellement quelque peu retirés du «monde». Il ne s'agit ni d'une question morale ni d'une position sociale, mais plutôt d'une approche pratique. On conçoit sans peine qu'un chercheur scientifique agisse de la sorte, vue l'intensité de sa recherche. Or, l'intensité n'est certes pas moindre dans le cas d'une recherche «spirituelle»! Si nous le voulons vraiment, nous disposons du temps et de l'énergie pour entreprendre un examen profond de «ce qui est».

 

Le paradoxe de la pratique spirituelle, c'est qu'il n'y a rien à faire! Ce qu'on recherche précède et alimente la recherche. Le propre du regard spirituel est de ne pas rechercher quoi que ce soit de matériel, de mental ou même de «spirituel». Dès qu'on cherche quelque chose, c'est le connu qu'on tente de reproduire; le connu qui n'est qu'apparence du réel. Voilà pourquoi la Tradition insiste sur «l'abandon», sur le «détachement», qui sont en fait de l'équanimité. Ce n'est pas qu'on ne doive rien faire; c'est simplement qu'on cesse de personnaliser les efforts.

 

À un moment, un certain parfum nous envahit et nous n'avons alors plus d'autre choix que de nous engager toujours plus profondément dans l'exploration de l'espace d'où émane ce parfum. Mais il n'y a personne qui s'engage sur un chemin, personne qui recevra une récompense.

 

Sinon, on aura beau lire les textes les plus inspirés, courir les gurus à la mode, accumuler de la connaissance, s'entasser dans un ashram pendant des mois ou des années, on demeurera toujours engagé dans les activités du rêve.

 

Soyons précis: aucun être humain ne peut entreprendre cette recherche sans porter en lui le désir intense de voir toute souffrance s'éteindre. Au départ, il y a toujours sujet, intention, but, direction, chemin. Mais si l'on a par la suite la chance de recevoir une information juste, alors une détente s'installe et le sujet-intention s'estompe, tout comme l'allumette disparaît dans le feu qu'elle a servi à allumer. C'est quand on maintient l'idée de sujet, avec son but, son idéal, ses obstacles, ses techniques, ses écoles, ses autorités et ses systèmes, que le paradoxe devient réel et s'enracine, parfois jusqu'au ridicule. Pourquoi sacrifier tant de temps et déployer tant d'efforts à réarranger le mobilier de la grande salle de bal du Titanic, qui est en train de sombrer?

 

L'équanimité est un regard non personnel, non duel. Le sage Patanjali nous dit, dans ses Sutras sur le Yoga: «L'équanimité est l'état de conscience triomphant de celui qui s'est affranchi des buts dans ce monde et dans l'autre». Voilà l'essence de la vision non duelle. Quand on tente d'appréhender l'Être à partir du devenir, c'est-à-dire en se prenant pour quelqu'un, avec tout ce que cela comporte, l'Être en tant qu'Être se retire.

 

Le messianisme bien connu de notre religion judéo-chrétienne est un exemple caricatural de l'approche dualiste et progressive. L'individu est enjoint de croire en une série d'articles de foi et d'accomplir ou de s'abstenir d'accomplir certains actes, afin de recevoir sa récompense d'un Dieu juste et bon. Comme les récompenses et les punitions sont distribuées après cette vie terrestre à laquelle de toute évidence le corps ne survit pas, c'est «l'âme» qui doit se présenter devant le Juge pour toucher le prix ou recevoir la punition. Cette vision progressive de l'existence est sûrement utile pour faire respecter la loi et l'ordre, mais elle contribue à maintenir l'asservissement de l'être humain. On l'a transmise de génération en génération, sans trop savoir ce qu'est l'individu, le corps, l'âme, ou Dieu. L'être humain est terriblement inquiet de la possibilité de ne plus être en existence un jour et c'est pour cela qu'il a inventé tous ces concepts.

 

Pourquoi s'inquiéter? L'eau de l'iceberg ne disparaît pas quand il fond! Il n'y a que Pur Regard et tout le reste ce sont ses formes. Nous sommes ce Regard, il n'y a que ce Regard. Comment peut-il alors y avoir un but? Où aller? Quel chemin emprunter? Qui pourrait bien l'emprunter?


La discipline véritable ne consiste pas en cette sorte de violence envers soi-même qu'on imagine parfois; elle n'est pas le fruit d'une volonté individuelle. Il n'y a pas de volonté individuelle. La discipline consiste en une clarté de la vision. Quand on voit clairement le précipice, l'éviter n'exige aucun «effort individuel»!

 

Dans l'approche progressive l'individu essaie de modifier son comportement afin d'arriver à la liberté. Dans l'approche non duelle, il n'y a pas d'individu; il n'y a que le silence, ou l'espace, qui s'actualise de plus en plus à travers cette forme fugace qu'on appelle un être humain.

 

Ici, c'est le silence lumineux qui modifie éventuellement le comportement d'un être humain, sans intention. On peut dire que ce qui, selon une vision progressive, ressemble à des efforts en vue d'arriver à un résultat, prend plutôt l'allure, selon une vision non duelle, d'un rite de célébration du silence. Un silence qui est à lui-même sa propre récompense. Le silence éclaire tout, car il réside tant en amont qu'en aval de la «pratique»; comment pourrait-il ne pas donner le ton à cette «pratique»?

Jean Bouchart d'orval

 

Date de dernière mise à jour : 31/01/2012

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