insondable silence

Pourquoi les gens vivent-ils leur vie en acceptant d'être l'ego, cette identification erronée, ce je relatif, pour rechercher une perfection hypothétique?

L'ego qui désire la perfection est une partie, une parcelle de l'imperfection, l'esprit ne peut jamais changer l'esprit. Voyez l'inutilité de toute programmation, attendez que chaque pensée prouve sa vanité. Nous devons constater enfin que le changement réel n'est pas une démarche mentale, seule une objectivation sans motif, une attention silencieuse, hors du temps, peuvent opérer une authentique transformation.

Dans un précédent entretien, vous disiez que la réalisation de notre vraie nature ne requérait aucun effort ?

Le mot effort implique une intention, la volonté de parvenir à un but. Cette fin est un rappel du passé, de la mémoire et nous ne sommes jamais présents au moment même. Il serait plus exact, plus précis de parler d'attention juste, au sens d'une écoute non orientée. Elle est sans effort, parce qu'elle est totalement libre de direction, de motivation et d'imagination. Dans l'attention juste, l'écoute est non orientée, aucun personnage n'entrave la réceptivité globale. Cette écoute parfaite est notre vraie nature ; c'est par elle que nous parvenons à nous connaître, sans que rien ne soit entendu, sans personne pour écouter.

Malheureusement, il est rare que nous écoutions réellement. Nous vivons plus ou moins continuellement dans le mirage du futur. Nous créons une image et nous nous identifions à elle. Tant que nous nous prenons pour une entité indépendante, une faim permanente, le sentiment d'un manque demeure, l'ego est assoiffé de satisfactions et de sécurité, d'où son constant besoin de devenir. Nous ne sommes jamais réellement en contact avec la vie, car être branché sur la vie requiert une ouverture de tous les instants dans laquelle l'agitation provoquée par la tentative de combler un manque prend fin. Une paix s'installe, nous ramenant à notre totalité. Sans image personnalisée, nous ne faisons qu'un avec la vie, avec les mouvements de l'intelligence. C'est seulement alors que nous pouvons parler d'action spontanée.

Nous vivons des moments où la pure intelligence, libre d'imprégnation psychologique se manifeste, mais dès que nous revenons à ce cliché préfabriqué de notre personne, là où il nous semble voir une action, nous n'avons eu qu'une réaction. C'est ce qui jaillit librement, naturellement du silence qui est juste et cela ne laisse aucun résidu ; il y a acte sans personne qui agisse, sans stratégie, ni préparation, mais seulement une attention exempte d'agitation, de souvenirs.

Il me revient à l'esprit ceci : « La lune est dans le ciel, mais non dans son reflet sur l'eau », tout ce que vous n'êtes pas est un reflet de ce que vous êtes. C'est un déploiement, une expression dans l'espace-temps de ce que vous êtes réellement. Quand vous voyez le reflet de la lune dans l'eau, vous savez qu'en levant les yeux, vous la découvrirez.

Il est essentiel pour vous de devenir plus conscient de votre nature intime, de vos sensations, de vos tensions psychiques, de vos sentiments et de vos désirs, sans émettre un jugement. Dans une observation innocente, nous sommes entièrement en dehors de ce que nous observons. En d'autres termes, nous prenons note et cette simple action possède son propre goût. Si je vous demandais ce que vous avez dans la bouche, vous pourriez me répondre : rien. En réalité, vous avez le goût de la bouche. De même, regarder en soi est déjà une attitude intérieure. Essayez et spontanément, vous aurez cette vision plus profonde.

Qu'est-ce qui nous fait sortir de cette paix ?

C'est un réflexe. Jusqu'à maintenant, vous avez conscience de vous-même uniquement dans la perception, dans votre relation avec les événements et les sentiments. Tant que vous ne savez pas ce qu'est réellement le silence, vous ne vous sentez pas en sécurité dans cet arrêt où ne se trouve pas de place pour l'ego. Celui-ci existe en rapport avec une situation et est toujours poussé à s'approprier quelque chose. Mais si vous êtes conscient qu'il est indispensable de lâcher prise, si vous ne voulez plus imaginer tout le temps, vous laisserez les choses venir naturellement à vous et vous serez libre. Évidemment, à ce moment-là, le « vous » a disparu, il reste uniquement la liberté.

Êtes-vous libre parce que vous ne faites plus attention aux mouvements de l'esprit ?

Étant pleinement un avec la vie, attraction et répulsion s'effacent. Tout ce qui est expression, extension de celle-ci va son chemin, mais sans réaction, sans concentration, sans tension, qui se manifestent seulement à l'instant où l'ego s'interpose et contrôle. Vous vivez réellement dans le moment, hors du mouvement du devenir, tout est accompli dans l'instant, vous êtes vide de passé, de mémoire.

Quand vous êtes entré dans la pièce, vous vous êtes assis et vous avez ôté votre veste. Où était votre esprit quand vous avez ôté votre veste ?

Voyez seulement l'acte, l'acte d'ôter sa veste, sans agent qui se soit interposé. En réalité, il n'y a jamais d'agent, c'est une surimposition, une forme de mémoire qui apparaît après l'action. Dans l'acte lui-même, seule existe l'unité. Vous pouvez croire qu'il est possible d'agir et de penser « j'agis » en agissant, mais les deux ne se produisent pas en même temps, ainsi que je vous l'indique souvent. Le « je » en tant qu'agent est une Pensée, l'action en est une autre et ne pouvant cohabiter, leur rapide succession donne une impression de simultanéité, mais il ne peut y avoir qu'une pensée à la fois.

Voulez-vous dire que vous n'avez pas ôté votre veste en toute connaissance de cause ?

Voyez... Je suis assis ici, mais je ne suis pas mon corps, il est objet de ma perception. Cet objet a chaud et c'est cette sensation de chaleur qui ôte la veste,'un acte tout à fait spontané, mais personne n'agit. Que j'aie ôté ma veste apparaît après coup, c'est une idée, une image de moi-même en tant qu'agent. Durant l'action, il n'est pas possible d'être dans une idée de soi et dans l'action en même temps.

Vous êtes violoniste. Quand vous jouez du violon, vous ne pouvez penser: Je joue du violon, vous êtes entièrement impliqué dans le mouvement, sans l'image d'un interprète. La pensée « je joue » peut rapidement traverser votre esprit, mais à cet instant-là, vous êtes dans l'idée, pas dans le jeu ; notre langage est dualiste. Quand vous dites : je joue du violon, cela signifie que le jeu appartient à un je ; si vous identifiez le je avec l'interprète, vous avez une idée de vous-même jouant du violon. En réalité, ce je n'a rien à voir avec celui qui joue.

Est-il dangereux d'expérimenté la non-dualité sans un guide personnel ou un maître ?

Cette question élude une réelle auto-confrontation parce qu'elle accorde une valeur à la personne, à une manifestation dans l'espace-temps. Vous devez d'abord commencer par bien faire face à vous-même, à vos peurs, à vos envies et à vos réactions. Je veux dire par là, cessez de surimposer vos propres inventions et acceptez la vie comme elle vient. La voie la plus sûre pour découvrir la vérité est de ne plus résister à ce qui se présente.

La conscience de soi requiert une maturité qui s'éveille naturellement si vous interrogez vos motivations et vos souhaits. Vous attendez la réponse, en faisant une sorte de récapitulation de toute votre vie, sans qu'interviennent les phénomènes d'attraction/ répulsion, désirs et rejets. Vous enregistrez, vous regardez, vous prenez note. Au moment où vous vous acceptez vraiment, vous êtes paisible, vous laissez vos perceptions s'épanouir, vous laissez parler vos peines et vos joies, l'ego est absent et vous vous sentez bien, tranquille. C'est à ce moment que vous serez sollicité par le maître intérieur, la personne ne le trouvera jamais, il vient à vous quand vous êtes prêt.

Vous êtes en train de dire qu'il n'y a pas à chercher de guru ?

L'intention de trouver quelqu'un porte préjudice à la voie que vous envisagez. Chercher quelque chose veut dire que vous n'êtes pas ouvert à ce qui peut venir au-devant de vous, d'un instant à l'autre. Si votre

attitude est innocente, réceptive au monde, vide de réaction, vous pouvez être sûr que vous rencontrerez ce qu 'il vous faut rencontrer.

Faut-il affranchir un enfant du je ?

Pour affranchir un enfant d'une image, vous devez avant tout être libre, libre de qualifications, particulièrement de celle d'être un père. Offrir l'image du père provoque le besoin d'incarner tout ce qui définit sa relation à vous et entraîne un mutuel enchaînement.

C'est lorsqu'il n'y a plus contact entre deux reflets, mais contact d'être à être que la communication est possible. Alors nous parlons d'amour.

S'il y a complète acceptation, y a-t-il encore à questionner ?

Dans l'acceptation, il ne reste plus de question. Mais ce n'est pas une position passive, elle est alerte, attentive, active. Vous êtes totalement conscient de tout ce que vous acceptez. C'est une intelligence dans laquelle vous êtes adapté à chaque situation, à chaque être vivant. Vous cessez d'ajouter du combustible à votre ego, à votre paternité. Votre enfant est libre alors, car vos observations demeurent constamment fraîches. Dans cette liberté, il s'épanouit.

Quand vous êtes conscient de votre enfant, ouvert à lui, vous savez exactement ce dont il a besoin car il y a compréhension immédiate de son mode de communication, de ses mouvements, etc. Toute projection s'arrête ; cette ouverture est amour.

Quand vous parlez de projection, quelle est son action ?

Constatez que vous projetez une image de vous-même et de l'autre avec tout leur cortège d'obstacles.

Je me projette moi-même ?

oui, vous créez cette forme avec la complicité de la société qui a nourri certaines conceptions à votre sujet et sur lesquelles son comportement à votre égard se calque. Ce réflexe de vous voir comme entité séparée, indépendante lui donne l'occasion d'avoir prise sur vous. Ne la laissez pas saisir cette opportunité.

Ce que nous appelons illumination est simplement le fait de prendre conscience que vous n'êtes pas la personne, pas plus que l'image imprimée sur vous par votre entourage. Voir qu'il y a un « rien » sans qualités d'aucune sorte est illumination ; dans ce rien, vous êtes libre, vous n'avez plus d'entraves, mais aussi longtemps que vous vivrez avec une représentation personnelle, vous resterez dans la peur.

Est-ce que nous continuons ce jeu lorsque nous sommes seuls ?

Même alors, vous vous objectivez. Au fond, que savez-vous réellement sur votre compte ? Ce qui vous vient à l'esprit s'est toujours manifesté dans des situations, dans des qualifications variées. Vous êtes seul : vous vous voyez comme un homme marié, ou un père avec son enfant, ou un homme qui n'est pas aimé. Cela stimule une réaction émotionnelle, chimique, neurologique qui à son tour engendre le sentiment d'être limité, situé quelque part. Ensuite ce phénomène fait surgir une tension. Alors, vous lisez un livre, vous allez voir un film ou vous téléphonez à un ami, sans comprendre que toute cette activité est une fuite, une compensation.

Ce que vous appelez vous-même est une projection qui existe parce que vous la suscitez. Vous êtes celui qui voit, le connaisseur de cette image, vous n'ignorez rien de sa peur et de son insécurité. En le réalisant, vous êtes en dehors de ce processus et comme c'est de l'énergie en
mouvement, si vous ne l'alimentez plus, elle meurt.

L'esprit est toujours accroché à quelque chose. Je ne comprends pas comment vous pouvez partir de là pour atteindre à la liberté dont vous parlez.

Acceptez l'esprit. Laissez-le être, ne luttez pas contre lui, accueillez-le. Vous verrez qu'au fond vous désirez encore le contrôler, donner à la vie une certaine direction, ce faisant, vous perdez la possibilité de vivre réellement. La vie surgit de l'absolu laisser-vivre. Ne vous y opposez pas.

Comment puis-je me rendre réceptif à l'ultime réalité ?

il n'est possible de préconiser aucun système, ni technique pour approcher de la réalité. Elle se révèle au moment où les systèmes ont échoué et que l'on a compris la futilité de toute volition ; l'esprit accède alors à un état d'abandon innocent. Toute technique ne peut que le rendre plus habile et plus ingénieux, vous demeurerez dans ses filets et, bien que vous puissiez avoir l'impression d'une transformation, vous jouez en fait et toujours à des jeux dépassés, vous tournez en rond. -

Liberté, humilité, amour jaillissent spontanément mais ne peuvent jamais être conquis comme un but.