DIEU EST UN

DIEU EST UN

JEAN-MARC MANTEL

Un texte écrit à l'intention du numéro de décembre 2008
de la revue Recto-Verseau, consacré au thème de "Une spiritualité sans Dieu, est-ce possible ?"

 

Lorsque le monde est vu à partir d'un regard voilé, les formes diverses qui le composent semblent indépendantes. Ce n'est que dans certaines circonstances que s'éveille le sentiment d'une trame invisible qui relie les formes. Les moments de compassion, de tendresse, contribuent à révéler le pressentiment d'une unité sous-jacente à la multiplicité. Ce pressentiment ne peut trouver de base dans la description de l'anatomiste ou du scientiste. Ni l'un, ni l'autre, ne peuvent le révéler, même en découpant la matière en ses plus infimes parties.

Dans son souci de compréhension, l'homme a donné le nom de Dieu à cette présence invisible, que l'on ne peut saisir, mais que l'on peut sentir. Le Dieu des hommes est ainsi nourri du sentiment profond d'unité, reliance qui unit des éléments d'apparence disparate.

Ce Dieu des hommes apparaît cependant, dans le mental limité, comme séparé de l'homme, comme un principe supérieur qui ordonne et gouverne, sans jamais être vu. "Je suis ici, Il est là" pourrait résumer cette perspective dualiste.

Mais l'intelligence humaine ne se contente pas d'approximations. Elle cherche ce qui est masqué par les apparences. La division entre moi et Dieu n'est pas convaincante. Si Dieu est le principe de vie qui anime les formes, comment pourrais-je en être séparé ? Et si je étais Dieu, "Je est Lui" ? Insolence suprême ou lucidité aiguë ? Cette similitude entre je et Dieu résout enfin les conflits entretenus par une vision dualiste. Je, dans son essence, est Dieu. Je, dans son expression, est homme. L'un et l'autre sont indissociables. L'homme sans Dieu est marionnette sans marionnettiste. Dieu sans homme est principe non-manifesté. L'homme est ainsi Dieu manifesté. Dieu est l'homme non-manifesté.

Une spiritualité sans Dieu est comme une boisson rafraîchissante sans eau. Il est impossible d'exclure l'essence de la manifestation. Si le nom de Dieu est abandonné, évitant de lui surimposer des formes, reste le silence. Le silence de la conscience, le plein du vide. A ce Dieu sans nom et sans forme, nous rendons hommage, lui qui est le connaisseur des noms et des formes, tout en restant libre des deux.

 

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Michel I - Un des problèmes qui fait écran au Principe Dieu est que, pour beaucoup, il représente ou a représenté une figure paternelle, paternante ou sanctionnante. Cette identification, généralement subliminale, pousse à craindre Dieu ou à lui demander des "services"..., renforçant ainsi la dualité et éloignant encore plus la créature de son Créateur !

Jean-Marc - Là est la différence entre la prière et la méditation, l'une étant chargée d'intention, l'autre étant de la nature de la non-intention.

Denise - Lorsque l'abandon se vit dans cette intimité silencieuse, peut-on dire que Dieu s'exprime ou vit et anime cette vacuité, et si c'est le cas, est-ce cette énergie divine : Dieu qui pousse pour que cet espace grandisse et occupe toute la place et renverse le processus de compréhension en processus de résonance ?

Jean-Marc - Du point de vue de l'ultime, vous êtes Dieu. Vous, totalité, êtes tout. Dans votre essence, vous êtes l'incréé. Dans votre manifestation, vous êtes le créé. Rien ne vous échappe. Le monde est vous. La vacuité est aussi la manière dont vous vous reflétez dans l'absence d'objet. Votre lumière se réfléchit à l'infini dans le monde des formes. Vous êtes ce qui anime les formes. Aucun espace ne vous échappe. Le vide est votre plein. L'absence est votre présence. Vous êtes vous-même la compréhension. Sans reflet, vous êtes la compréhension pure, non manifestée. Dans vos reflets, vous êtes la compréhension incarnée, qui gère et régit le monde. C'est vous qui vous cachez derrière les visages multiples. C'est vous qui habitez les peuples et les croyances. C'est vous qui animez l'eau, la terre, le feu et l'éther.  C'est vous qui présidez à la naissance et qui persiste à la mort. Vous êtes Cela.

Denise - Comment arrêter le processus du doute chronique, sachant que c'est Cela, et surtout, le vivant dans le corps, c'est comme si je n'avais pas droit à cet accès ? Qui refuse ? Tout mon Être aspire à Cela.

Jean-Marc - Acceptez le doute. Il est l'expression du "je ne sais pas". A l'instant où vous acceptez de ne pas savoir, votre intériorité se dilate et s'unit à la conscience-sujet.

Denise - Le mot " vacuité " peut-il correspondre au terme " relation intime " ?

Jean-Marc - Entre vous et vous, la relation est si intime, qu'elle disparaît. Car il n'y a, en réalité, nulle distance entre vous et la conscience-sujet. Le vous conceptuel est un objet qui émerge dans la conscience-sujet. Il naît en elle et meurt en elle. La conscience-sujet est, par nature, vacante. Bien qu'elle ait un contenu, elle en reste aussi libre que le ciel est libre des nuages. La vacuité désigne ainsi la nature de l'être, contenant sans contenu. Elle est ce qui reste dans l'absence de tout objet, et dans l'absence de l'absence, l'absence elle-même pouvant devenir objet. Seul le sujet ultime, conscience pure, ne peut être objet.

Denise - Faut-il nommer pour re-connaître Cela qui Est ?

Jean-Marc - Le nom est une défense. Il crée et maintient le concept, et vous éloigne de la réalité. Le sans-nom est encore un nom, mais il met l'accent sur l'absence, et évite de transformer la présence-sujet en un objet. Laissez-vous imprégner par le silence qui fait suite à la prononciation du sans-nom. Le silence est par lui-même la nature de l'être. Il devient bruit lorsqu'il est nommé. Il reste lui-même lorsqu'il ne l'est pas.

Béatrice - Oui, tout est Un. Tout est Dieu. Que la manifestation soit séparée ou unifiée, c'est le visage de ce Rien, de ce Vide dont jamais personne ne pourra rien dire, parce qu'inconnaissable. C'est pour cela que la création de la manifestation est un acte sacré.

Michel II - En fait si je vous lis bien le monde est un tout dont les éléments sont interdépendants. C’est aujourd’hui une conception assez banale, largement répandue par le bouddhisme mais aussi par la science depuis de nombreuses décennies. Ce qui est moins banal - mais peut-être pas pour les nouvelles formes de spiritualité - c’est de faire une identification entre ce monde, dieu et soi-même. Un tout qui devient un fourre-tout en somme. Cela ne me choque pas, mais me semble profondément insatisfaisant. Parler du tout, c’est parler de la conscience. Or la non-dualité n’a rien à voir avec la conscience. Faire l’expérience d’un élargissement de conscience, ou d’une fusion avec un tout, n’est pas faire l’expérience de la non-dualité. Tout ce qui n’est pas la conscience ordinaire n’est pas la non-dualité, il y a une place pour une multitude d'états de conscience modifiée. La non-dualité est indéfinissable, mais, à en parler, le terme de simplicité est infiniment moins éloigné que la conception d’un tout composé de parties, aussi sublimes soit-elles. Platon et les néoplatoniciens l’avaient bien compris qui distinguaient avec la plus grande rigueur l’Un (sans partie) de l’Être ou du Tout (composé de parties). Me semble-t-il. 

Agnès - Être prière, être Matière Prière, c'est retrouver le lien entre l'humain et le divin. Quand l'humain oublie, pris par cette amnésie quasi-permanente, par cette toute-puissance au sein de laquelle il croit pouvoir être Dieu sans Dieu... la prière vient le sauver... Prier, c'est se brancher sur le Grand Tout, c'est redonner toute Sa place au Marionnettiste, place qu'Il n'a d'ailleurs jamais quittée... Prière parole, prière silence, prière danse, prière chant, prière action, prière, prière, prière... jamais plus sans Toi, Seigneur Amour... quel que soit Ton nom ou Ton sans-nom...

Dominique - Je suis d'accord avec votre vision de "Dieu", mais comment expliquer la naissance des lois universelles ? Loi de cause à effet (karma), loi de réciprocité (ce que l'on vit extérieurement est le reflet de notre être intérieur), etc... ? Il y a bien une Intelligence Universelle, mais comment a-t-elle été créée ?

Jean-Marc - Comme le dit son nom, le non-né n'est jamais né. N'étant pas né, il est sans début. Sans début, il n'est pas créé. Non créé, il est l'incréé. L'Intelligence Universelle est elle-même sa propre cause. L'intellect ne peut répondre à propos de ce qui l'a créé. La souris ne voit de l'éléphant que le pied.

Dominique - Pour comprendre, il faut donc être réceptif, ouvert, intuitif, non-mental ? J'ai lu dans un livre : "il faut se purifier pour entrer en contact avec l'infini". Ce qui ne veut pas dire que nous sommes impurs, mais que nous nous auto-limitons par des habitudes mentales. Ou pour citer une approche bouddhiste (Dzogchen) : ouverture - espace - perception pure...

Jean-Marc - La purification dont il est question ici désigne en effet l'accueil sans pensée. C'est dans cette vacuité de l'esprit que la compréhension peut venir à vous. Ce n'est pas vous qui venez à elle, mais elle qui vient à vous, vous saisit et vous avale toute entière, jusqu'à ce que vous ne soyez plus qu'elle. C'est cela que signifie "être compréhension".

Dominique - Nous sommes d'accord. Comme disait l'apôtre Jean : "Dieu est Esprit et ceux qui l'adorent doivent l'adorer en Esprit et en Vérité".

Elisabeth - Je livre ici ma foi, mon ressenti, ce qu'il m'est donnée de comprendre et de vivre. Le raisonnement, à savoir Dieu à la fois tout autre et à la foi homme est juste, mais je n'apporte pas la même réponse, à savoir un Dieu  présent et tout autre mais sans nom. Le Christianisme répond au ressenti et à la perception de l'homme. Dieu est le tout autre dans son infinitude et par le Christ, dans le Christ il est dans l'homme qui le reçoit, le dévoile, se laisse habiter par lui, le laisse vivre en lui. Pour moi, Dieu a un Nom, le Tétragramme, qui dit Sa Trinité Une. Et parce qu'Il a un NOM, qui le dit Relation, il est donné à chaque homme d'entrer en relation avec lui, encore faut-il le nommer. Une spiritualité sans Dieu est-elle possible? Préciser d'abord le sens des mots. Spiritualité : qui est de l'ordre de l'esprit. L' esprit sort des contingences matérielles pour se penser, s'élever vers d'autres dimensions... Dieu : créateur du monde et de tout ce qu'il contient. Aucun lien. Car faire Dieu, être en Dieu, ce n'est pas faire de la spiritualité, mais c'est entrer en relation avec Celui qui me donne la vie, Celui qui habite tout au dedans de moi et qui me demande de le laisser vivre en moi, aimer en moi. Une histoire d'amour entre Dieu et l'homme entre l'homme et Dieu.

Céline - Bien difficile de penser "Dieu" ou d’en parler… C'est avant tout de l’ordre du vécu, de l’expérience qui prend forme, se dévoile, se révèle dans mon corps, mon geste, mon regard, ma parole, mon silence… et qui engendre une sentiment d’Harmonie, de Fluidité, d’Evidence, de Beauté, d’Amour inconditionnel, de Paix, de Plénitude, de Grâce... pour un temps…. plus ou moins long. Cette expérience, il me semble la vivre quand je suis en contact avec ce qui est vivant, vibrant, créateur en moi, quand je peux me laisser guider, dans le lâcher-prise, par le mouvement "juste", à ce moment-là, hors des convenances, des jugements, des peurs. Le lien que je fais avec la spiritualité : ce qui est spirituel, n’est-ce pas ce qui nous anime, ce qui nous fait vivre et vibrer ?  L’expression du caractère unique de chacun, des dons de chacun, guidée par ce qui est pleinement vivant en nous, ne participe-t-elle pas à la mise en forme, au dévoilement de ce qui nous transcende, nous dépasse, que certains appellent Dieu ?

Michael - Le mot n'est pas la chose, le concept de Dieu n'est pas Dieu. Trop de "Dieu" nous éloigne de "Dieu". "Beaucoup tournent autour du puits, mais il n'y a personne pour descendre DANS le puits", dit le Christ. Peut-être justement parce que, dans le puits (le Centre), il n'y a plus personne ? Et "personne", cela fait PEUR ! Buvons donc à la Source de cette Conscience, ce Puits d'Amour sans fond ni limites, qui se fait à la fois si grand et si petit qu'en Cela se dissout toute forme, tout concept et toute personne ! 

 

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